Rosental Leon lettre pere 1934
 
 
 
rosental jacques pere
 
 
 
Rosental Leon 1941
 
 
 
Rosental Leon batonnier Cannes 1941
 
 
 Rosental Leon arret 1942
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 

 

 

Que faisait la mère de Léon Rosental à Genève au moment d’accoucher ? Rien dans la famille de Léon ne le rattache avec la Suisse et en particulier, Genève où il est né le 14 novembre 1914 dans le quartier de Plainpalais.

Sa famille vient de Roumanie, des villages de Jassy et Braïla, où ses parents sont nés.

Le père de Léon, Jacques Joachim Rosental, est né à Jassy en 1883. Son propre père, Léon, y vivait et y est décédé en 1897. Après la mort de son père, Jacques a muri sa décision d’émigrer en France. La famille étant de confession juive, ne disait-on pas « Heureux comme Dieu en France » ? La France était perçue comme le pays des Lumières, qui ne connaissait pas de pogroms et permettait l’ascension sociale des Juifs.

Arrivé en France, Jacques Rosental bénéficie d’un décret d’admission à domicile le 17 mars 1906. Cette admission lui ouvre, pendant cinq ans, un droit à résidence avec l’exercice de tous les droits civils français. Elle est souvent le prélude à une naturalisation. C’est le cas pour Jacques qui est naturalisé français par décret du 11 décembre 1909. Il apparait comme « licencié en droit, secrétaire d’avocat ».

En 1911, il retourne en Roumanie, vraisemblablement pour rendre visite à sa mère. Il y épouse Ida Ivry, mère de son fils Léon. Ida appartient, elle aussi, à une famille juive implantée dans le village de Braïla. Son père, David Herman Ivry, est commerçant. Les époux s’installent bientôt 14, avenue Carnot.

Un premier enfant arrive, une fille, Louise Madeleine, qui nait le 24 novembre 1913. Léon, le futur avocat, fait son apparition le 14 novembre 1914, presque un an juste après sa sœur. Il est prénommé comme son grand-père paternel, Léon, et également Théophile et Armand.

Léon grandit entre le 16ème et le 17ème arrondissement de Paris. Ses parents demeurent 1, rue Villaret de Joyeuse, à l’angle de l’avenue de La Grande Armée, et il fait ses études secondaires au lycée Janson de Sailly.

Il obtient sa licence en droit le 12 juillet 1934.

Entretemps, son père a divorcé de sa mère en 1921 et s’est remarié, en 1922, avec Sophie Seidner, une Parisienne catholique, dont il divorce en 1926. Jacques Rosental se remariera avec une Mosellane prénommée Alcidie.

Sa licence en droit en poche, Léon a le projet d’être avocat, comme son père.

Il dépose un dossier et est admis, après examen par le conseil de l’Ordre, à la prestation de serment lors de la réunion du conseil du 27 novembre 1934. Il prête serment le 29 novembre 1934.

Est-il difficile de trouver une collaboration ? Toujours est-il que Jacques Rosental écrit au bâtonnier, le 8 décembre suivant, pour l’informer qu’il prend son fils Léon comme collaborateur pendant sa première année de stage.

Pour l’année 1934-1935, il est assidu aux exercices du stage et son « patron », comme il est écrit sur le formulaire, observe : « collaborateur appliqué ».

Le 26 octobre 1935, il est convoqué par l’Armée afin de remplir ses obligations militaires. Le service dure deux ans. Apparemment Léon avait trouvé une autre collaboration que celle auprès de son père, car André Le Troquer informe le bâtonnier, le 16 novembre 1935 ; que Léon, « fils de notre confrère J. Rosental, vient de partir au régiment. » Il indique que Léon a été son collaborateur pendant de long mois, « consciencieux d’ailleurs et dévoué ». André Le Troquer, avocat, est déjà un homme politique reconnu. Ancien combattant, c’est un militant socialiste qui sera élu député de Paris en 1936. S’ensuivra une longue et prestigieuse carrière politique et un engagement dans la Résistance. C’est lui qui défend Léon Blum au procès de Riom.

Le 5 octobre 1937, son service effectué, Léon écrit au bâtonnier pour solliciter l’autorisation de reprendre son stage.

Au titre du stage, le jeune avocat doit accomplir un certain nombre de travaux dans le cadre de conférences préparatoires. Il semble que Léon ait des difficultés à être assidu.

Le 8 février 1938, il écrit au bâtonnier pour excuser son absence aux conférences préparatoires de déontologie et d’exercice de la profession, justifiant cette dernière par « les charges d’une collaboration nouvelle, absorbante à ses débuts, et par certains événements survenus dans ma famille ».

L’année suivante, le 27 février 1939, il doit répondre à la demande d’explications du bâtonnier concernant son absence aux conférences préparatoires en exposant qu’« ayant à assurer deux collaborations effectives qui nécessitent de ma part une rigoureuse assiduité », il n’a pu se libérer « pour prendre part, comme je l’aurais voulu, aux exercices du stage ».

Le 8 mai 1939, rappelé encore pour ses absences, il s’engage « à suivre avec assiduité les travaux du stage ». Il précise : « Cependant, vivant de ma profession et assurant deux collaborations effectives, ayant en outre quelques dossiers personnels, j’assiste quotidiennement aux audiences, et il m’est parfois difficile de concilier ces obligations diverses. »

Il est vrai que deux collaborations, c’est beaucoup. Chaque « patron » exige souvent de son collaborateur – on dit secrétaire à l’époque – plus qu’un mi-temps.

La vie professionnelle de Léon n’est marquée que par deux incidents mineurs, qui ne donnent lieu à aucune sanction ni même reproche.

Dans une lettre du 21 octobre 1938 au bâtonnier, Monsieur Heyson, qui écrit de la prison de La Santé, accuse Léon, commis d’office, de lui avoir demandé des honoraires et de mal traiter son dossier. Il demande la remise du dossier à Me André Basdevant.

Le 9 mai 1939, c’est une lettre du Procureur général au bâtonnier qui communique à ce dernier la plainte de Madame Lévy à l’encontre de Léon, commis d’office dans son dossier. Dans le cadre de son affaire de divorce, la cliente lui reproche un manque de diligences. Or Léon s’en explique aisément dans la lettre qu’il écrit au bâtonnier le 19 mai 1939. A la suite d’une erreur de rédaction, erreur matérielle semble-t-il, le texte du jugement de divorce ne correspondait pas au délibéré annoncé à l’audience et à la cliente par la suite. Une nouvelle procédure a été nécessaire pour laquelle, bien qu’il ne soit plus commis d’office, il a accepté d’aller plaider bénévolement. Aucune date d’audience n’étant encore fixée, Madame Lévy a le sentiment qu’il ne s’est pas occupé de son dossier. Léon informe le bâtonnier qu’il n’ira donc pas plaider et retournera le dossier à la cliente. Le bâtonnier transmet la lettre de Léon au procureur général, ajoutant « Il me semble bien que la réclamation ne puisse comporter aucune suite disciplinaire ; je veux espérer que tel sera votre sentiment. »

Léon est alors domicilié 3, avenue de la Porte de Montrouge, dans le 14ème arrondissement.

Lorsque la guerre est déclarée à l’Allemagne, Léon est mobilisé dans l’Armée de l’air, au sein de la 6ème section de Ballons de Protection qui est cantonnée à Thaon-les-Vosges. Les ballons de protection sont disposés autour de sites stratégiques, industriels ou civils, et ont été conçus pour observer les mouvements ennemis et faire obstacle à son aviation. Un observateur prend place dans le ballon qui est relié au sol par des câbles manipulés par sa section sous la protection d’une artillerie au sol. Les ballons n’impressionnent pas l’aviation allemande qui les prend pour cibles. Cet outil est rapidement abandonné en raison de sa vulnérabilité et de son incompatibilité avec la guerre de mouvement de 1940, contrairement à la guerre de 1914, très statique.

Les hommes des sections des compagnies d’aérostiers sont rattachés à des unités terrestres et combattent avec celles-ci.

Le 20 avril 1940, Léon est nommé sergent. Il a 25 ans.

Après la défaite, Léon se trouve à Clermont-Ferrand.

Comment reçoit-il le formulaire de l’Ordre pris en application de la loi du 11 septembre 1940, qui demande aux avocats du barreau de Paris de justifier être français ou de père français ? Le 5 décembre 1940, il le renvoie à l’Ordre, avec la seule mention de son père, Jacques Rosental « avocat à la Cour depuis 1910 » au titre des pièces justificatives. C’est maigre. La lettre, qui accompagne le formulaire, indique son adresse, 41 rue Bellevue à Clermont-Ferrand. Léon explique que son état de santé ne lui a pas permis de réunir les pièces nécessaires, mais qu’il convient de convoquer son père, inscrit au barreau depuis plus de 30 ans, pour prouver qu’il est français de naissance. Il ajoute que tant son père que lui remplissent d’autres conditions, ayant tous les deux participé à l’une des deux guerres. Il demande son maintien au stage et son inscription au tableau.

Le même jour, il adresse la copie de cette lettre avec des explications à « Monsieur le Ministre ». S’agit-il du ministre de la Justice ? Vraisemblablement. C’est alors Joseph Barthélémy, avocat au barreau de Paris et collaborationniste, qui occupe la fonction. Léon, en dépit de la législation anti-juif, a indiqué son adresse sur l’en-tête de sa lettre …. Même en zone libre, c’est dangereux quand on est juif …

Le 22 avril 1941, Léon demande une attestation au bâtonnier selon laquelle il est maintenu au barreau de Paris et autorisé à exercer sa profession, dans la perspective, le cas échéant, de l’utiliser en zone libre.

N’ayant pas reçu de réponse, il relance le 21 octobre 1941, en soulignant le caractère très urgent de sa demande. Il est alors domicilié 52, Promenade des Anglais à Nice.

Le 27 octobre suivant, le bâtonnier lui confirme qu’il n’a pas été atteint par la loi du 11 septembre 1940, la loi ne lui étant pas applicable puisque son père est de nationalité française.

Le 3 novembre 1941, le bâtonnier de Cannes, Maître Bret, mandaté par le tribunal de Grasse, s’adresse au bâtonnier de Paris pour obtenir confirmation que Léon fait toujours partie du barreau. Le 11 novembre, le bâtonnier confirme à nouveau que Léon « est inscrit sur la liste des Stagiaires depuis le 29 novembre 1934 ».

Léon a effectivement trouvé à réendosser la robe : il est le secrétaire de Maître Jacques Lippmann, avocat à Nice. Ce dernier est engagé dans la Résistance aux côtés de son père, Jean, Huissier de Justice à Nice. Les deux Lippmann ont échappé à l’exclusion des Juifs des professions judiciaires du fait de leur qualité d’anciens combattants. Jean, en particulier, a reçu de nombreuses décorations pendant la première guerre mondiale et il s’est réengagé volontairement en 1939. Il a été déporté dans un Oflag, camp de prisonniers militaires en Allemagne, mais sa santé lui a valu d’être rapatrié. Les Lippmann s’engagent rapidement dans la Résistance et deviennent membre du mouvement Combat.

Jean Lippmann, forte personnalité, prend la direction du sous-secteur Nice-Menton du réseau de renseignement Tartane-Masséna qui se met en place à partir de la fin de 1942. Jacques est son second. Et Léon, bien sûr, est de la partie.

Jusqu’au 9 septembre 1943, date de l’occupation italienne en Provence, Léon participe à des actions de résistance sans être intégré à aucune organisation. Il donne des coups de main à Combat, aux FTP et au réseau Tartane-Masséna. Poursuit-il son activité d’avocat au sein du cabinet Lippmann ? En application de l’arrêt de la Cour d’appel de Paris du 12 février 1942, il a cessé de figurer sur la liste du Stage des avocats de Paris.

Avec l’arrivée des Italiens, les Juifs ne sont plus en sécurité. Les rafles se multiplient. Les Lippmann, et Léon avec eux, rejoignent le maquis des Basses-Alpes. Ils vont se réfugier dans une vallée isolée, à 2000 mètres d’altitude, la vallée du Laverq, et prendre contact avec la résistance locale, menée par le capitaine Karr. Ils sont rapidement intégrés à l’ORA (Organisation de Résistance de l’Armée) et crée le maquis du Lavercq, dont Jean Lippmann est le chef sous le pseudonyme de Lorrain. Le maquis prendra par la suite le nom de Compagnie Lorrain ou groupe Lorrain.

Léon participe activement à la constitution et à l’organisation du maquis. Son pseudonyme est Théo. Jean Lippmann le nomme sous-officier. Léon devient commandant d’un groupe de voltigeurs. Durant l’hiver 1943-1944, il entraîne la nouvelle unité. Celle-ci contribue au désarmement d’ouvrages italiens situés dans le Col des Monges, qui est zone interdite.

Au cours du printemps 1944, Jean Lippmann, appelé à l’état-major régional de l’ORA, transfère la direction du maquis à son fils Jacques. La mobilisation des maquis de Provence est décidée pour préparer l’insurrection qui sera ordonnée immédiatement après le débarquement du 6 juin en Normandie. Il faut chasser les Allemands.

Le 1er mai 1944, Léon est officiellement intégré à l’ORA. Le même mois, le groupe Lorrain participe au transport d’armes et de munitions.

A partir du 6 juin, l’insurrection déclenchée, la Compagnie Lorrain prend une part active aux combats, d’abord en prenant le contrôle de Barcelonnette, puis en s’opposant encore aux Allemands au Pas-de-La-Tour, dans la commune du Lauzet. Le 12 juin, le groupe parvient à repousser la contre-offensive allemande.

Léon participe ensuite, en juillet, aux combats dans les hautes vallées du Verdon et du Var, puis le groupe se dirige vers le secteur de Puget-Theniers, dans les Alpes-Maritimes.

A partir du 15 août, le groupe Lorrain se dirige vers Saint-Martin du Var. Les Allemands résistent et les combats sont âpres pendant plusieurs jours. L’organisation d’une patrouille offensive est décidée pour fixer les Allemands à Plan du Var. L’engagement est violent et la patrouille doit se replier.

Lors de ce repli, le 20 août, Léon tombe sous les balles ennemies. Il n’a pas 30 ans.

Son père, Jacques, a été arrêté en août 1941 avec de nombreux autres avocats parisiens, dont Pierre Masse. Il a été interné à Drancy, mais une hypertrophie cardiaque et un emphysème généralisé, qui lui avaient valu d’être réformé en 1915, le sauvent de la déportation. Il reste cependant interné.

Toutefois, la famille apparait domiciliée 16, rue Dante à Nice. Il semble que Louise, la sœur de Léon, l’ait rejoint au début de l’Occupation. Louise restera célibataire toute sa vie.

A la Libération, Jacques Rosental devient, à sa demande, magistrat militaire. Il engage parallèlement des démarches administratives pour que les organismes issus de la Résistance, seuls habilités à attribuer les certificats d’appartenance à la Résistance, reconnaissent la qualité de résistant de son fils. Le 8 août 1953, il obtient enfin le certificat d’appartenance de Léon aux FFI, Forces Françaises de l’Intérieur. C’est le préalable pour que Léon se voit décerner la mention Mort Pour la France.

C’était le plus bel hommage et le plus bel acte d’amour que son père pouvait lui rendre.

Et le barreau de Paris, et tous les avocats de France, et tous les Français doivent honorer cette mémoire.

Michèle Brault

 
 

Croix de guerre à l’ordre de la division.

 

Dossier administratif de Léon Théophile Rosental. 

 

 

Service historique de la Défense :

Vincennes : GR 16 P 520451

Caen : AC 21 P 147317

 

Archives de Paris :

Mariage de Jacques Rosental et Sophie Seidner : 16M229.

Naissance de Louise Madeleine Rosental : 17N250.

Mariage de Jacques Rosental et Ida Ivry : 17M360.

 

Dictionnaire biographique des fusillés, guillotinés, exécutés, massacrés, 1940-1944, Le Maitron :

Jean Lippmann

 

Bibliographie :

Armée de l'Air française, 1939-1940. Aérostiers.

Célébration du 80e anniversaire de la Libération de Nice (28 août 1944) par son barreau, catalogue édité à l'occasion de la conférence organisée par le barreau de Nice, 12 septembre 2024. 

 

 

 

 

 

 

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