Rien ne destinait Pierre Jarrigeon à une carrière judiciaire. Aucun avocat, aucun magistrat ne l’avait précédé dans sa famille. On peut même supposer que dès sa naissance, le 21 juin 1910, à Vincennes, sa carrière se trouvait tracée dans l’entreprise familiale de pelleterie et tannerie.
En 1910, les parents de Pierre habitent 41, Cours Marigny à Vincennes, non loin du siège des Etablissements Chapal, une usine de pelleterie, couperie et teinture sise à Montreuil, dans l’actuelle Seine-Saint-Denis. Les peaux des animaux, essentiellement des lapins, sont tannées, coupées pour en faire des vêtements et teintent. La proximité du domicile familial avec l’usine s’explique : la vie de la famille est étroitement liée à l’histoire de cette entreprise. La mère de Pierre, Alice, Eugénie, est une Chapal et son père, Eugène, travaille dans la société.
La première tannerie Chapal a été fondée en 1832, dans le village de Crocq, dans la Creuse, pour le tannage et la teinture des peaux de lapins. Ses fondateurs sont Marien Cougnit (ou Cougny) et Léonard Chapal. La fille du premier a épousé le fils du second en 1823 à Saint-Bard, dans la Creuse. Les établissements Chapal sont nés.
L’entreprise va connaitre un développement extraordinaire. Le site internet de la Maison Chapal, laquelle existe toujours, raconte les débuts :
« L'usine de pelleterie, couperie et teinture Léonard Chapal s'installe à Montreuil en 1857. Le bâtiment administratif d'entreprise de la rue de Vincennes est construit à cette date. En 1861, lui est adjointe une unité de lustrage. En 1893, l'usine est vendue à Emile Chapal. La production atteint dès 1894 18 millions de peaux par an, soit un tiers de la production française. Elle comprend le coupage du poil pour la chapellerie, la teinture des peaux de lapins et de rats musqués pour la fourrure et la teinture à façon des pelleteries.
A cette date, un nouveau procédé de mécanisation de l'épilation est breveté par Dresdner et Emile Chapal. Ce dernier procède en 1895 à l'extension des ateliers aux n° 9 et 14 rue Kléber, ainsi qu'à la construction d'un pavillon au n° 7 de la rue du Sergent-Bobillot. Le n° 9 rue Kléber est incendié en 1909 et reconstruit en 1910 et 1911 sur les plans des architectes Plisson et Testel d'une part, et Eugène Coutereaud, d'autre part. Deux ateliers y sont ajoutés en 1920 et 1928, sur les plans de Charles Plisson. Entre 1922 et 1924, celui-ci signe aussi les travaux d'agrandissement et d'embellissement du n°14 rue Kléber, ainsi qu'en 1924, la construction de l'atelier ouest du site de la rue de Vincennes. »
Pierre Jarrigeon côtoie, pendant son enfance et sa jeunesse, cette prospérité grandissante.
La peausserie emploie 25 ouvriers en 1872, 400 en 1906, 191 en 1954. Le personnel est en majorité féminin.
En 2025, l'entreprise détient une dizaine d'usines dans le monde, emploie 3 000 ouvriers et réalise un chiffre d'affaires de 260 millions d’euros.
Alice Chapal, épouse Jarrigeon, ne travaille pas. Les femmes de la famille Chapal n’ont aucun rôle dans l’entreprise.
Le père de Pierre, Eugène, Marie Jarrigeon, bien que né à Paris en 1884, est, lui aussi, originaire de la Creuse. Son père, Michel Blaise Jarrigeon, le grand-père de Pierre, est né à Saint-Bard en 1854. Il exerçait la profession de lustreur en pelleterie. Sur certains recensements, il apparait également comme « industriel ». A-t-il pris une part importante à l’activité des Etablissements Chapal ?
Annet Jarrigeon, l’arrière-grand-père paternel de Pierre, donc le père de Michel, était garçon lustreur. Lustrait-il les peaux de lapin de la tannerie Chapal ? Il est né en 1813, à Mautes, dans la Creuse, tout comme son père Claude, qui était maçon.
Mautes, Saint-Bard, La Villeneuve, Crocq : ces communes rurales creusoises sont situées les unes à côté des autres, dans un rayon d’à peine 4 à 5 kilomètres.
Eugène Jarrigeon, le père de Pierre, travaille dans l’entreprise Chapal depuis de nombreuses années lors de la naissance de son fils unique. En 1904, lorsqu’il remplit ses premières obligations militaires, il est domicilié à Londres, en Angleterre, et exerce la profession de fourreur. Ses parents habitent déjà Vincennes, près du siège de la société Chapal.
En 1914, alors que Pierre a 4 ans, Eugène est mobilisé et rejoint son corps d’affectation, le 19ème escadron du Train des Equipages. Dès septembre 1914, la Maison Chapal confectionne à Crocq des vestes, des blousons et des combinaisons pour les aviateurs français. Pendant la guerre, les usines de Montreuil produiront des affûts du canon de 75.
L’année suivante, Eugène est nommé brigadier, puis Maréchal des Logis. En 1916, il est affecté au 83ème, puis au 84ème régiment d’artillerie lourde. Son régiment participe à la bataille de Verdun. Ensuite, l’armée se déplace dans la Somme. Eugène est gravement blessé en novembre 1916.
Le site « Culture, Histoire et Patrimoine de Passy » retrace l’historique du 84ème RA, et particulièrement la bataille de la Somme :
« Ce fut alors un autre genre de lutte, au nord et au sud de la Somme. C’était nous qui attaquions, et que ce soit à Combles
Maurepas, au bois Étoilé ou à Vermandovillers, l’atmosphère n’était plus la même qu’à Verdun. Autre région d’abord, autres sites. Cette grasse plaine ondulée du Santerre est autrement riante que les froids remparts, les bastions dénudés de Verdun, les bords brumeux et ternes de la Meuse. Certes, les combats furent durs, sanglants et pénibles. Après les positions brûlées du soleil en août et septembre, après la plaine semée de cadavres décomposés, ce fut la plaine d’octobre à décembre transformée en une mare de boue liquide, ce furent les positions inondées, les tranchées effondrées, toutes les souffrances de l’hiver tout proche. Cela, vous vous en souvenez, mes camarades, et si vous étiez tentés de l’oublier, le souvenir de tous les camarades qui dorment dans la Somme, dans ce pays autrefois riche, et qui n’est maintenant qu’un désert, ce souvenir des raves disparus serait là pour vous rappeler ce que fit le 84e R. A. L., ce que vous fîtes. »
Eugène Jarrigeon décède le 23 novembre 1916, des suites de ses blessures, à l’ambulance de Proyart, dans la Somme. Il est reconnu Mort pour la France et fait l’objet d’une citation : "Sous-officier d'une conscience et d'un dévouement au-dessus de tout éloge. Blessé mortellement sur la position de batterie dans l'exercice de ses fonctions de vaguemestre du groupe, a donné le plus bel exemple de courage en supportant sans se plaindre les souffrances les plus cruelles. »
Le parcours paternel inspirera certainement Pierre lorsqu’il sera mobilisé en 1939.
Cette empreinte de la Grande Guerre marquera d’autant plus Pierre que son oncle maternel, Jacques Chapal, pilote, est porté disparu à 22 ans, en juin 1918, lors d’une mission de reconnaissance dans l’Aisne.
En 1916, Pierre a 6 ans. Il est orphelin de père. Sa mère, Alice, n’aura pas d’autre enfant. Elle se remarie avec le docteur Paul Pitois. Lors du recensement de 1931, Pierre habite chez eux, 62, rue de Miromesnil, dans le 8ème arrondissement.
Pierre fait ses études à Henri IV et à Janson de Sailly. Il obtient son bac en 1928. Il entre ensuite dans l’entreprise familiale et travaille tour à tour, comme stagiaire, dans tous les services pendant 3 ans. C’est probablement le parcours réservé aux héritiers Chapal afin qu’ils connaissent parfaitement la Maison.
A l’issue de ce grand stage, Pierre accomplit son service militaire dans un régiment d’autos-mitrailleuses, basé à Strasbourg.
Ses obligations remplies, Pierre s’inscrit à la faculté de droit de Paris. Que s’est-il passé ? Le stage dans les Etablissements Chapal l’a-t-il convaincu qu’il avait envie de faire autre chose ?
Probablement, puisque sa licence de droit en poche, obtenue le 27 octobre 1936, il poursuit ses études en préparant un doctorat et s’inscrit à l’Ecole des Sciences Politiques. Tout en suivant son cursus universitaire, Pierre travaille, depuis octobre 1933, comme clerc dans l’étude de Maître Pierre Plaignaud, avoué près le Tribunal civil de la Seine. Il apprend et pratique la procédure civile.
Sa licence en poche, il demande son admission au barreau de Paris. Il est alors domicilié 25 rue de Civry, dans le 16ème arrondissement où il habite seul dans un petit appartement « fort bien meublé » selon Me Levacon, le rapporteur, « qui répond aux exigences professionnelles à condition de mettre des chaises et une table dans l’antichambre pour en faire une salle d’attente ce qui est possible ». Dès le 22 novembre 1936, Pierre écrit au rapporteur pour l’informer qu’il a fait, dans son entrée, la transformation demandée.
Maître Pierre Plaignaud, l’avoué auprès duquel Pierre a travaillé pendant ses études de droit, est questionné sur le sérieux et la moralité du candidat. Il écrit au bâtonnier le 19 novembre 1936 : « Monsieur Jarrigeon est entré à mon Etude au mois d’octobre 1933, comme troisième Clerc, et a été inscrit comme second Clerc au mois d’octobre 1934. Pendant son séjour à mon étude, je n’ai eu qu’à me louer de son travail, son intelligence et sa probité. »
Pierre est admis au stage lors de la séance du Conseil de l’Ordre du 24 novembre et convoqué pour prêter serment le 25. Il prête serment le 26 novembre 1936. On ignore chez quel avocat il effectue son stage. Comme tout stagiaire, il est commis d’office dans de petits dossiers.
Le 20 juin 1938, il se marie avec Victoria, Eugénia Cantarell-Cormet, qui est née le 19 novembre 1914 à Barcelone. Son oncle, Ferdinand Jarrigeon, propriétaire, maire de Langeais, est son témoin. Il semble que Pierre ait eu une fille, Martine, Anita.
A l’instar de ses confrères de moins de 40 ans, il est mobilisé le 2 septembre 1939 et rejoint son corps d’affectation, le 73ème Groupe de Reconnaissance de Division d’Infanterie (GRDI), qui se forme à Dreux et à Saint-Germain, non loin de Paris. Les GRDI constituent la cavalerie motorisée qui permet d’effectuer rapidement des missions de reconnaissance des mouvements ennemis. Pierre est simple soldat.
Quand Pierre a-t-il été capturé par les Allemands ? Le 73ème GRDI a participé à plusieurs combats en mai et juin 1940. Auparavant, le groupe se consacrait à sa mission de reconnaissance, même s’il a connu plusieurs engagements. De septembre à novembre 1939, il était dans le secteur de Loutzwiller, près de Sarreguemines. Ensuite, la plupart de ses missions ont eu lieu dans la Meuse : Meix devant-Virton, Thonne-la-long, Quicy-sur-Loison, la forêt de la Woevre à partir de juin 1940, puis Bethincourt. Du 13 au 15 juin, un combat au Bois-Bourru et au Moulin-Brûlé provoque de très lourdes pertes dans le groupe. Ce dernier recule vers Saint-Mihiel, Vaucouleurs, puis Thuilley-aux-Groseilles, en Meurthe-et-Moselle. C’est dans ce village au nom charmant que les seuls deux pelotons subsistants du 73ème GRDI sont encerclés et faits prisonniers le 22 juin 1940. Pierre est certainement parmi les captifs, puisqu’il n’a pas été blessé dans les précédents combats, ce qui aurait entrainé son évacuation vers l’arrière.
Pierre et ses compagnons sont transférés vers le stalag IX-C, un camp de prisonniers de guerre situé entre Erfurt et Leipzig en Thuringe, sur la commune d’Obermassfeld. Créé en février 1940 pour accueillir les prisonniers polonais, le camp devient vite international.
Comment le formulaire de l’Ordre pris en application de la loi du 11 septembre 1940 lui parvient-il ? Le document figure dans le dossier administratif ordinal de Pierre. Il y revendique avec fierté le décès de son père, Eugène, mort pour la France le 23 novembre 1916.
Le stalag gère également un grand hôpital, le Reserve-Lazaret IX-C (a), logé dans un grand bâtiment en pierre de trois étages. Un petit hôpital, le Reserve-Lazaret IX-C (b), dépend aussi du stalag bien qu’il soit situé à Meiningen, plus au sud-ouest. C’est dans cet hôpital de Meiningen que meurt Pierre le 20 mai 1941. Il a seulement 30 ans.
Le 24 juillet 1941, le bâtonnier écrit à l’ambassadeur de France en charge des prisonniers de guerre, Georges Scapini, pour transmettre les interrogations de Victoria Jarrigeon qui « voudrait avoir des détails sur ses derniers moments et sur les circonstances de sa mort. »
C’est une lettre d’un confrère lorrain, Robert Nicolas, adressée le 19 juillet 1946 au bâtonnier de Paris en exercice, Marcel Poignard, qui permet de connaitre les circonstances de la mort de Pierre Jarrigeon. Robert Nicolas était un camarade de captivité de Pierre. De septembre à octobre 1940, ils sont prisonniers dans un camp situé aux portes de Rudolstadt, en Thuringe. Pierre est ensuite transféré au stalag d’Obermassfeld, plus au nord-est de la Thuringe. Selon Robert Nicolas, ce stalag IX-C comprenait une fabrique de pipes. Robert Nicolas raconte au bâtonnier que Pierre avait décidé de s’évader. Dans la nuit du 4 au 5 mai 1941, en compagnie de trois autres camarades, Pierre tente de s’échapper pour les toits. Les fugitifs sont repérés par une sentinelle allemande qui tire sans sommation. Pierre est grièvement blessé et transporté à l’hôpital de Meiningen pour une intervention chirurgicale.
La balle de la sentinelle a traversé son cou et a endommagé ses vertèbres cervicales. Contrairement à ce qu’écrit Robert Nicolas, il ne décède pas le 7 mai, mais le 20 mai selon les documents allemands.
Sa dépouille repose toujours dans le cimetière de Meiningen.
Michèle Brault
Pas de citations connues.
Dossier administratif de Pierre Jarrigeon.
Service historique de la Défense :
Caen : AC 21P 57889
Généanet :
Arbres de Sandrine Faré : Eugène Marie Jarrigeon ; Pierre Barthélémy Jarrigeon.
Memorial Genweb :
Culture, Histoire et Patrimoine de Passy
Historique du 84e Régiment d’Artillerie Lourde, 1914-1918
Groupe de Reconstituants et de Collectionneurs d’Alsace. France 1939-1940.


