La fée Mélusine a-t-elle hanté les rêves de l’enfant Pierre Hacault ? Dans la région poitevine, la légende veut que la Dame Mélusine ait fréquenté le château de Montreuil-Bonnin dans lequel Pierre est né le 13 juillet 1913.
Le château a été acquis par la branche maternelle de la famille de Pierre en 1862. Montreuil-Bonnin est un tout petit village de la Vienne, à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Poitiers. En 1911, la commune comptait 634 habitants.
Le château figurait dans la liste des possessions du Comte de Poitou au XIème siècle. Il n’en subsiste qu’un ensemble hétéroclite révélant les remaniements au fil des époques. La construction des fortifications et des tours date du XIIIe siècle et est attribuée à Richard Cœur de Lion.
La bâtisse se dresse toujours fièrement sur un éperon rocheux, en surplomb de la rivière locale, la Boivre, où elle domine les maisons du village. Toutefois, les vicissitudes de l’Histoire n’en ont laissé que des ruines au sein desquelles se tiennent deux corps de logis imposants dans lesquels la famille de Pierre habitait.
Pour un enfant, le lieu devait être magique. Pierre a du longuement explorer les ruines du château, la tour subsistante, et y jouer avec ses frères.
La famille de Pierre est composée de solides notables installés dans la région. Elle a donné de nombreux maires à la petite commune de Montreuil-Bonnin et aux communes environnantes.
Ainsi, Ernest Chenier, l’arrière-grand-père de Pierre, père de sa grand-mère maternelle, Marie-Louise Chenier, est maire de Montreuil-Bonnin de 1860 à 1876. C’est lui qui acquiert le château. Marie-Louise Chenier a épousé Maurice Méreau, né à Châtellerault en 1849, receveur de l’Enregistrement et des Domaines, et qui devient maire du 14 août 1898 au 6 février 1910, date de sa mort. Maurice Méreau est le grand-père maternel de Pierre Hacault.
Les extraits d’état civil de la famille regorgent de propriétaires, de maires, de conseillers généraux et autres notables locaux, certains indiquant habiter un château. On se marie entre soi.
Les parents de Pierre sont Georges, Louis, Joseph Hacault et Marthe, Elise, Paule Méreau.
Georges Hacault, né en 1875 à Montreuil-Bellay, est Ingénieur des Arts et Manufactures et diplômé de Supélec (1898). Son père, Adrien Hacault, était notaire à Montreuil-Bellay. L’arrière-grand-père de Pierre, Thomas Hacault, était régisseur du château de Brissac, dans le Maine-et-Loire.
Coté maternel, le père de Marthe, la mère de Pierre, exerçait sa fonction de receveur de l’Enregistrement et des Domaines à Pleumartin où elle est née en 1888. Son grand-père, Paul Emile Méreau, arrière-grand-père de Pierre, était avocat et juge de Paix du canton de Leigné-sur-Usseau.
Pierre est le troisième enfant du couple Hacault. Avant lui sont nés André, en 1908, et Maurice, en 1910. Un frère cadet, Jean, nait en 1917. Quatre garçons, dont deux sont Morts pour la France.
Jean apparait, dans son acte de mariage de novembre 1941, comme étudiant en médecine. C’est lui qui est le 2ème Mort pour la France de cette famille. Il est tué le 4 février 1958 pendant la guerre d’Algérie.
Seul Maurice s’inscrira dans la tradition familiale. Il reviendra à Montreuil-Bonnin et y sera viticulteur et maire de mai 1951 à sa mort en septembre 1966.
Comme Georges, le père, travaille à Paris, les deux ainés sont nés à Paris, dans le 17ème arrondissement. Seul Pierre est né dans le château familial. Jean est né à Tours.
Il est probable que la famille résidant à Paris, Pierre ait fait ses études primaires et secondaires à Paris. Il enchaîne sur des études de droit. Le 26 octobre 1935, il est licencié en droit de la faculté de Paris. Il décide de préparer un doctorat.
La famille habite dorénavant 9, rue Massenet, dans le 16ème arrondissement de Paris. Georges Hacault y décède le 20 avril 1936. Pierre a 23 ans.
Il est admis au serment d’avocat le 7 juillet 1936, mais reporte sa demande d’admission au stage pour effectuer son service militaire. Il accomplit ses obligations militaires du 20 octobre 1936 au 1er octobre 1937.
Son service terminé, il choisit le barreau de Poitiers et débute son stage à Poitiers du 7 juillet 1937 au 25 octobre 1937. Trois mois.
Avait-il fantasmé la vie de province ? Avait-il voulu se rapprocher de Montreuil-Bonnin en s’imaginant résidant dans le château de son enfance ?
Toujours est-il qu’il change d’avis et, le 3 novembre 1937, il demande son admission au stage du barreau de Paris. Il est domicilié chez sa mère, 9, rue Massenet, dans le quartier de La Muette, mais l’Ordre a pris soin de vérifier qu’il dispose « des pièces nécessaires à l’exercice de sa profession ».
Il déclare à son rapporteur, Monsieur Toulouse, qu’il souhaite préparer le concours de la magistrature. Le bâtonnier de Paris est Etienne Carpentier.
Le 23 novembre 1937, il est admis en première année de stage et il semble que les trois mois à Poitiers ne soient pas à prendre en compte, souligne le rapporteur.
Lorsqu’il est mobilisé, il est attaché au parquet général de la Cour de cassation. Pierre qui veut être magistrat a sans doute choisi cette affectation pour mieux connaitre la fonction.
Le 1er septembre 1939, lors de la mobilisation générale, il est envoyé auprès du 8ème bataillon de chasseurs à pied (8ème BCA). Ce bataillon a fait partie des troupes d’occupation en Allemagne après la Première Guerre mondiale. Il cantonne traditionnellement à l’est. En août 1939, il a pour mission de se porter à la frontière avec l’Allemagne et d’empêcher toute intrusion. En septembre, il se trouve dans la région de Sarreguemines et participe au franchissement de la Sarre. Avec d’autres unités, il s’empare du Bois de Vorderwald et occupe le village de Klein Blittersdorf, près de la ville de Sarrebrück.
Le 14 septembre 1939, le village de Klein Blittersdorf est lourdement bombardé par les Allemands qui résistent. Un obus tombe non loin du poste de combat de Pierre qui est tué sur le coup.
Il est enterré au cimetière communal de Grosbliederstroff (n°KB3A), juste de l’autre côté de la frontière. Le village de Klein Blittersdorf, où il a trouvé la mort, est jumelé à son voisin français Grosbliederstroff, avec laquelle il ne formait qu'une seule localité jusqu'à la fin du XVIe siècle.
La guerre n’a que 15 jours … !
Quelques jours plus tard, l’inventaire des objets qu’il portait sur lui est dressé : son portefeuille, une paire de ciseaux, son livret militaire et 43 francs et 5 centimes … Peu de choses pour résumer la vie d’un soldat …
La mère de Pierre s’inquiète. Elle n’a plus aucune nouvelle de son fils. Lettres et télégrammes restent sans réponse. En novembre, puis décembre 1939, elle fait intervenir auprès du ministre de la Guerre des hommes politiques de sa connaissance, Louis Evrard et René Besnard, ce dernier sénateur d’Indre-et-Loire et avocat.
La lettre de confirmation du décès leur parvient. Elle avait été envoyée 9, rue Massenet, or Madame Hacault réside au château de Montreuil-Bonnin. Pierre est « mort glorieusement pour la France ».
Le Journal officiel du 7 août 1943, publie la liste des militaires morts au combat auxquels est conféré la médaille militaire à titre posthume. Pierre est du nombre et sa citation à l’ordre du régiment est reproduite : « Chasseur courageux et plein d’allant ayant un excellent moral. A été tué glorieusement à son poste de combat le 14 septembre 1939, à Klein-Blidersdorf, au cours d’un violent bombardement. »
Sa mère, Marthe, ne lira pas cette annonce. Elle meurt un an après son fils Pierre, en octobre 1940. Elle ne verra pas son deuxième fils, André, décéder l’année suivante.
Pierre, jeune avocat stagiaire, avait exprimé le souhait d’être magistrat et s’était rapproché de la plus auguste institution, la Cour de cassation. L’Avocat général, Jean Picard, membre éminent du parquet auquel Pierre était rattaché, lui rend hommage lors de la Rentrée solennelle du 16 octobre 1940 :
« Investi par Monsieur le Procureur général de la mission, dont je sens tout le prix, d’évoquer devant vous les figures vénérées des trois membres de la Cour disparus pendant la dernière année judiciaire, qu’il me soit permis pour une fois, de déroger pieusement à l’usage, et d’honorer d’abord la mémoire d’un jeune homme de vingt-six ans, Pierre Hacault, attaché à ce Parquet général et mort pour la France, le 14 septembre 1939. Certes, de son vivant, il était encore bien loin, ce petit attaché stagiaire, du rang, des prérogatives et de l’éminente dignité de ces hauts magistrats à qui seuls appartient, en principe, le privilège posthume d’être célébrés publiquement, dans l’éclat solennel de vos audiences de rentrée. Mais sa mort rehausse sa vie, l’égale aux plus grands, et fut telle, qu’il y aurait sacrilège et scandale à lui marchander notre hommage. Sans doute, n’eût-il pas accueilli cet honneur sans embarras, affligé qu’il était d’une particularité singulière : il était modeste. Sa réserve et sa modestie soulignaient ses réels mérites, sa conscience et son dévouement.
Mobilisé comme chasseur à pied, il était parti l’an dernier avec abnégation et courage, et, comme nous tous, le cœur débordant de confiance dans les destinées de la Patrie. Avec ses camarades, il avait avancé hors du pays de France, à travers cette forêt de Wardnt, tremplin - nous disait-on - d’offensives fructueuses. C’est là qu’il est tombé glorieusement aux avant-postes, écrasé par un bombardement sous la chute d’un arbre. Que son nom soit béni ! Son souvenir, sacré ! Que sa mère, les siens, tous ceux qui l’ont aimé, soient assurés de notre gratitude, de notre fraternelle sympathie ! »
Pierre Hacault a été tué à 26 ans. C’est bien jeune pour mourir et laisser une trace au sein du barreau. Mais il a connu le terrible destin d’être le premier tombé au champ d’honneur. Il a été le premier avocat du barreau de Paris Mort pour la France dans la guerre de 1939-1945.
Michèle Brault
Citation à l'Ordre du régiment :
« Chasseur courageux et plein d’allant ayant un excellent moral. A été tué glorieusement à son poste de combat le 14 septembre 1939, à Klein-Blidersdorf, au cours d’un violent bombardement. »
Médaille militaire à titre posthume (J.O. 7 août 1943).
Dossier administratif de Pierre Hacault.
Archives Historiques de la Défense :
Caen :
Pierre Hacault : AC 21 P 52231.
Généanet :
Monument aux morts de Montreuil-Bonnin, Le monument aux morts est dans le cimetière. Près de l'église : Licence CC-BY-NC-SA 2.0 Creative Commons / https://www.geneanet.org/cimetieres/view/165592
Discours rentrée solennelle cour de cassation 16 octobre 1940.


