S’il ne fallait, en ce début de XXème siècle, « monter » à Paris pour réussir, François Mihura serait né au Pays Basque, à Bayonne probablement. Mais la carrière de son père, Jules Mihura, a conduit ce dernier à quitter le Pays basque et à s’installer à Paris, où François est né le 3 avril 1915, au domicile familial, 168, boulevard Saint-Germain dans le 6ème arrondissement.
Jules Mihura, docteur en droit, est avocat au Conseil d’Etat et à la Cour de cassation. Son cabinet est sis 31, rue de Bellechasse, dans le 7ème arrondissement. Né en 1883 à Bayonne – où il décèdera en 1961, Jules Mihura a été décoré de la Croix de guerre 1914-1918. Il est Officier de la Légion d’honneur, au titre du ministère de la Justice. Concomitamment à son activité d’avocat aux conseils, il est directeur de l’encyclopédie juridique « Les Jurisclasseurs ».
La famille Mihura puise intégralement ses racines dans l’Euskadi, le Pays basque tant français qu’espagnol. Il faut remonter 5 générations pour trouver Domingo Mihura, maître cordonnier, né à Urdax, en Espagne. Urdax en espagnol (Urdazubi en Basque), plus un village qu’une ville, se trouve au cœur des Pyrénées, en Navarre, à quelques kilomètres de la frontière française au niveau d’Ainhoa. Le village est situé sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Domingo est décédé à Bayonne et tous ses descendants, Jean-Baptiste, son fils, capitaine de navire, Jacques, son petit-fils, Frédéric, son arrière-petit-fils, négociant, marchand de vins, et enfin Jules, le père de François, sont nés et décédés à Bayonne (à l’exception de Jacques qui décède à Urrugne, mais toujours au Pays basque !).
La lignée de la grand-mère paternelle de François a une histoire plus originale. Jeanne Devaux, la mère de Jules Mihura, a pour arrière-grand-père Jean-Baptiste Devaux, négociant en lettres de change, qui achète, en 1772, la baronnie de Champlat. L’année suivante, il acquiert un office d’écuyer, Conseiller du Roi et des guerres, qui est une charge anoblissante. Il prend le titre de comte de Vaux. Son fils, Charles, fait une carrière militaire puis devient inspecteur divisionnaire des douanes. Le fils de Charles, qui se prénomme Charles également, est écrivain. Il écrit des comédies de boulevard et des ouvrages sur le duel à l’épée, dont il est un spécialiste. A la mort de son père, il reçoit une affectation dans l’administration des douanes et quitte Paris pour les Pyrénées orientales où nait Jeanne, la mère de Jules Mihura.
Côté lignée maternelle, le parcours familial est tout aussi intéressant. La mère de François s’appelle Louise Amélie Yvonne Noyer. Elle épouse Jules Mihura en 1912 à Joinville-le-Pont, dans le Val de Marne, où elle est née. Son père, Charles Noyer, est administrateur de la Banque Hottinguer. Son grand-père, Pierre Noyer, était avocat, puis magistrat, juge de Paix du canton de Saint-Chamont. La famille est, à l’origine, normande. C’est Charles Noyer, le grand-père de Pierre, qui a quitté Rouen où il était marchand drapier pour rejoindre Paris. En 1785, il est avocat au Parlement de Paris. Il s’engage également dans l’armée républicaine. Son fils, Charles Pierre, le père de Pierre, reprend l’activité de marchand drapier à Paris.
Jules Mihura et Yvonne Noyer ont 5 enfants. François est le second. Une fille, Caroline, est née en 1913. Après François, né en 1915, viennent encore deux filles, Geneviève en 1918 et Marie en 1921. Puis un garçon, Frédéric, en 1926.
La famille Mihura habite 31, rue de Bellechasse, dans l’appartement où le père exerce son activité d’avocat aux conseils. François fait ses études secondaires à Sainte-Marie de Monceau, mais aussi à Ustaritz, au Pays basque.
Il passe son baccalauréat à Paris et s’inscrit à la Faculté de droit. Il intègre concomitamment l’Ecole des Sciences Politiques, comme son père l’avait fait avant lui. Il en sortira diplômé. Il obtient sa licence en droit le 6 juillet 1935.
Avant d’envisager une carrière, il doit effectuer son service militaire. Il est affecté, en qualité de sous-lieutenant, au 24ème régiment d’infanterie, qui dépend de la 10ème Division en garnison à Paris.
Cette obligation accomplie, il demande son admission au stage du barreau de Paris le 3 novembre 1937. Le membre du Conseil de l’Ordre qui rapporte sur son dossier est René Lafarge, ancien député de la Corrèze et animateur de la Revue politique et parlementaire. Après avoir vu son dossier accepté, François prête serment le 17 novembre 1937, puis débute son stage le 23 novembre 1937.
Le 16 décembre 1937, il écrit au bâtonnier pour l’informer qu’il vient de rejoindre le cabinet de Maître Paul Cartault, avocat au Conseil d’Etat et à la Cour de cassation, 15, rue Duroc 7ème, comme secrétaire, ce que confirme Me Cartault, le 17 décembre 1937, en précisant que François « est le fils d’un de mes excellents confrères et amis du Barreau de la Cour de Cassation ».
Le 21 octobre 1938, c’est le père de François, Jules, qui écrit au bâtonnier : « Mon fils François commence sa 2ème année de stage et est donc susceptible de recevoir actuellement des dossiers d’assistance judiciaire. Il compte se présenter au mois de décembre prochain au concours de l’auditorat du Conseil d’Etat. Etant très absorbé par la préparation de ce concours, pourrait-il ne pas être désigné pendant ce premier trimestre ? » Il est surprenant que ce soit le père, et non le principal intéressé, qui formule cette demande au bâtonnier. François a-t-il réussi, ou même seulement passé ce concours ?
Durant l’année 1938-1939, il participe au concours d’éloquence de la Conférence du stage sans être élu.
Dès le 25 août 1939, les classes les plus récemment libérées sont rappelées. Les réservistes sont mobilisés. La mobilisation générale est décrétée le 2 septembre 1939. Elle concerne tous les hommes valides de 25 à 48 ans. François est affecté, sans doute sur demande familiale, au 49ème Régiment d’infanterie, qui vient d’être reconstitué à Bayonne, avec une majorité de Basco-Béarnais. Le 49ème RI est engagé au-delà de la Ligne Maginot, dans le secteur de Rohrbach. Il se bat avec ferveur. Le 19 novembre 1939, à la demande du contingent Basco-Béarnais, le haut commandement autorise le port du béret, coiffure régionale du Pays basque, pour récompenser le régiment de sa belle attitude au feu.
Le sous-lieutenant François Mihura ne fait pas défaut. Il se comporte avec courage. Cela lui vaut une citation ordre de l’Infanterie Divisionnaire en mars 1940 : « Commandant d’un point d’appui avancé, a, par ses ordres et son sang-froid, contribué à repousser une reconnaissance ennemie qui tentait d’enlever le poste à la grenade. » Il se voit récompensé de la Croix de guerre, comme l’annonce l’Indépendant des Basses-Pyrénées dans son édition du 13 avril 1940 sous la rubrique Bayonne.
Face à l’avancée impitoyable des chars allemands, l’armée française recule. En juin 1940, le 49ème RI se bat dans les Vosges. Il y subit des pertes importantes. Le 21 juin, le régiment est près du village de Badonviller en Meurthe et Moselle. Les combats font rage au Col de la Chapelotte. Il faut tenir coûte que coûte pour permettre le repli en ordre des autres unités.
L’abbé Pambrun tient le Journal de route du 49ème. Il écrit sur ces derniers combats :
« Vendredi 21 juin 1940, matin
Au lever du jour, une messe est dite à la chapelle des Colins, servie par le médecin-lieutenant Thévenin, qui vient d'évacuer et de soigner les blessés de la veille à la Chapelotte. Le caporal Abadie et le soldat Oustaloup-Cassède n'ont pas survécu à leurs blessures.
Au col, les combats reprennent : le lieutenant Mihura, les soldats Sarhy et Mauchaussat sont tués. Sur ordre du capitaine Lambert, le groupe franc La Bigne contre-attaque, baïonnette au canon, avec le renfort de 2 sections. Les fantassins allemands, impressionnés, se replient mais d'autres manoeuvrent pour s'infiltrer dans nos lignes. (…) »
Le jeune avocat stagiaire François Mihura, 25 ans, est tombé. Il repose depuis dans le cimetière de Badonviller.
La terrible nouvelle met un certain temps avant de parvenir à Paris. Le 28 septembre 1940, Jules Mihura écrit au bâtonnier pour l’informer du décès de son fils : « Après de longues semaines d’angoisse, nous avons appris cet affreux malheur par une carte de captivité de son capitaine portant textuellement : « Ce pauvre Mihura a été tué en brave le 21 juin au petit jour, son corps est tombé de suite aux mains des Allemands. Il doit être inhumé à Badonviller (…) » La mort de mon fils m’a anéanti : seule la foi religieuse donne la force nécessaire. Je fondais sur lui de si grands espoirs ! »
Le père de François ajoute cependant : « Dans mon brisement total, le Garde des Sceaux m’a donné le changement de vie important dont j’avais tant besoin en me nommant Conseiller à la Cour de Cassation. J’ai été installé mercredi dernier. »
Jules Mihura abandonne son cabinet d’avocat sans regret. Son fils François ne le reprendra pas. Même un poste à la Cour de cassation ne peut faire oublier la douleur de perdre un enfant. Sa carrière terminée, il retrouve son cher Pays Basque auquel il consacre un livre « Au Pays des Basques – le Basque et son mystère », qui parait en janvier 1958 aux Editions du Musée Basque.
S’il a montré sa valeur sur le champ militaire, le jeune François Mihura n’a pas eu le temps de se faire connaitre au barreau. Il n’avait accompli que deux années de stage. Une présence suffisante pour mériter le titre d’avocat, figurer sur le monument aux morts du Palais et recevoir notre hommage.
Michèle Brault
Citation à l’Ordre de l’Infanterie divisionnaire :
Le lieutenant Mihura Georges Louis François de la 5e Cie du 49e R.I.
« Commandant d’un point d’appui avancé, il a, par ses ordres et son sang-froid, contribué à repousser une reconnaissance ennemie qui tentait d’enlever le poste à la grenade ». le capitaine Lambert, commandant la 6ème Cie.
Croix de la Légion d’honneur :
« Officier animé des plus hautes vertus morales, a accompli héroïquement sa mission en défendant sa position jusqu’à sa mort. Est tombé le 21 juin 1940 au col de la Chapelotte alors qu’il repoussait à la grenade les assauts de l’ennemi ».
Dossier administratif de François Mihura.
Discours d'hommage aux avocats morts pour la France du bâtonnier Charpentier, 1940.
Archives Historiques de la Défense :
Caen :
François Mihura : 21P 90464
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