Saint Girons portrait
 
 
 
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Michel Antoine Jean Marie, né le 15 juin 1913, est l’aîné de la famille.

Son père, Pierre Etienne Robert de Saint Girons (1891-1966), diplômé de Sciences politiques, est avocat à Paris, Secrétaire de la conférence promotion 1911. Mobilisé le 2 août 1914 en tant que capitaine au 172e régiment d’infanterie, Pierre est grièvement blessé lors des combats de Burnhaupt-le-Haut (Haut-Rhin). Amputé de la main droite à la suite de ses blessures, il est décoré de la Croix de guerre et de la Légion d’honneur en reconnaissance de sa conduite au combat. Il sera détaché en juillet 1915 à l’administration militaire de l’Alsace en qualité d’administrateur-maire de Thann, où il exercera comme Président du tribunal régional d’Alsace (depuis sa création en avril 1916). Il sera ensuite nommé sous-préfet de Ribeauvillé le 19 novembre 1918 et s’éloignera donc du Palais.  

Sa mère Marie Hélène Claire Eugénie l’Hopital (1889-1975) est sans profession. Parmi les aïeuls de Michel, d’éminents juristes : Jean-Baptiste Treilhard (1742-1810), avocat au Parlement, président du tribunal de Cassation et conseiller d’Etat et Georges l’Hopital (1825-1892), docteur en droit et conseiller d’Etat.

Pierre et Marie Hélène, mariés en 1912, donneront naissance à 6 enfants ; deux des garçons suivront les traces professionnelles de leur père en devenant avocats au barreau de Paris ; les 3 seront engagés militairement en 1939.

Son frère Jacques (1916-2010) est licencié en droit en juillet 1936. Il prête serment en mai 1942, tout en préparant un concours du Conseil d’Etat, avant de partir le 8 juin à Evreux, en demandant congé d’un mois. Il contracte en 1942 un engagement dans la 2ème division blindée pour la durée de la guerre et confie ses dossiers à son confrère Pierre Virenque. Il rejoint ensuite les FFI. Mis en congé jusqu’à la fin des hostilités, il souhaite en 1945 intégrer la magistrature coloniale. Le lieutenant Jacques Saint-Girons, avocat stagiaire, démissionne du barreau en 1946 pour prendre la direction d’une tannerie en Tunisie.

Son autre frère Thiébault (1918-2002) rejoint comme sergent le 8e régiment des Zouaves, dont il reviendra avec une citation en 1940.

Michel grandit à Paris, dans une famille profondément catholique. Il fréquente l’école Montalembert, puis Sainte-Clothilde et le lycée Buffon, où il obtiendra la première place au concours général en histoire. Il appartient aux Scouts de France à 11 ans, où il apprend la discipline, le respect de l’autorité et les devoirs de la fraternité, la pratique de l’examen de conscience et du contrôle de soi. A 16 ans, il évolue comme chef de patrouille des Loups. Il reste plusieurs années assistant de troupes et collabore aux équipes sociales en contact avec des jeunes ouvriers et artisans. Parmi ses meilleurs camarades de ces années-là : François Mihura et Guy Saint André Perrin, comme lui avocats et morts pour la France. Très croyant, il effectuera au cours de sa vie de nombreuses retraites spirituelles.

Il poursuit ses études de droit à la Sorbonne d’où il sort licencié ès lettres et en droit (droit industriel et enregistrement) en 1933. Il intègre ensuite Sciences politiques d’où il sort diplômé en 1935, un certificat de doctorat ès sciences juridiques dans ses bagages.   

Ce grand gaillard d’1.81 m, blond aux yeux clairs, est sportif : il pratique notamment l’équitation et la natation. Passionné de lecture, il annote et résume avec soin les ouvrages qu'il lit. Amateur d'histoire, il apprécie également la danse, les réunions mondaines et les voyages. Au cours des années 1930, il parcourt une grande partie de l'Europe, séjournant notamment en France, en Espagne, en Allemagne, en Italie, en Belgique et en Hollande. 

Il effectue sa formation militaire en 1935-36, d’abord six mois à St Cyr comme élève Officiers de réserve (E.O.R.). Il est classé 46e sur plus de 600 aux examens de préparation militaire supérieure (P.M.S.). Il est ensuite affecté comme sous-lieutenant au 158e R.I. à Strasbourg. Il explique dans sa correspondance qu’il réalise des « manœuvres le matin, le soir – réveil à 4 heures, le tout par un temps exécrable. Nous venons de faire 35 kilomètres en 24 heures, attaque de division, s’il vous plaît, avec grand déploiement de canons de 25, de chars dernier modèle (mastodontes qui foncent à 20 km/heure sur les routes et une pétarade à rendre fou » […] « la base de départ se trouvait à 400 mètres de la frontière allemande, et si les fritz mesurent la valeur guerrière d’une nation à la mise en scène sonore, j’imagine qu’ils ont dû se faire une haute opinion de nous pendant leur nuit sans sommeil ».

A son retour du service militaire, il s’inscrit pour passer le concours de la Cour des comptes, mais renonce à la vue des épreuves de 1938 qu’il juge ne pas lui être favorables. Il garde le goût des études de droit fiscal et se met à la rédaction de sa thèse de doctorat « Fiscalité de crise » qu’il réussit brillamment le 6 mars 1939, couronné par plusieurs prix. Il prête serment en octobre 1938 et effectue son stage auprès de René Durnerin avocat aux Conseils.

Michel quitte Paris le 2 septembre 1939 au soir, à la veille de la déclaration de guerre à l’Allemagne nazie, pour rejoindre à Mamers le 102e R.I. « Voyage interminable dans un train militaire en compagnie d’officiers assez crânes » écrira-t-il. Il change donc de compartiments pour un « wagon en bois rempli d’hommes dont le moral est magnifique ».

Dans sa cantine, un exemplaire des Pensées de Pascal et un volume d’Apologétiques Nos raisons de croire. Réponse aux objections, sous la direction de Maurice Brillant et de l’abbé Néoncelle, 1939. Sa foi l’accompagne et le guide. Durant la guerre, il servira souvent la messe aux prêtres de sa compagnie et notamment le dimanche des rameaux 1940 et une partie de sa solde sera affectée en toute discrétion à une aide anonyme aux déshérités de sa compagnie.

Michel, sous-lieutenant d’infanterie au 102e R.I., n’est pas marié et n’a pas d’enfants. Il confie ses dossiers professionnels à son père, ce qu’indique le questionnaire envoyé par l’Ordre. Cette information est surprenante, son père ayant déjà quitté le barreau, ce que relève le rapporteur qui souligne cette indication en rouge ornée d’un point d’interrogation.

Il écrit à son grand père quelques jours après cette mobilisation : « […] d’autant plus que pour nous catholiques, notre mission est claire : avec la Patrie, nous défendons notre foi, car la victoire de Hitler signifierait la disparition du christianisme en France, et c’est un puissant réconfort de pouvoir considérer cette guerre comme une croisade. Son résultat final ne fait d’ailleurs pas de doute : nous remporterons la victoire et nous briserons l’Allemagne ». Il commande des Normands et des Bretons et une fois installé dans un château, il s’attèle à former une compagnie.

Le 14 septembre, la compagnie débarque à Signy-le-Petit, puis marche jusqu’à Wattignies. Le 23, ils sont en reconnaissance générale des positions à la frontière belge : son bataillon couvre un front de 5 km de bois et de vallées (au lieu des 600 m règlementaires). Le 30 septembre, il est désigné pour commander les avant-postes du secteur. Mais il y a peu d’activité. Michel tue le temps en lisant. Il rapporte que le 14 novembre le secteur est calme, » une visite d’avions allemands qui lancent des tracts et une dangereuse pacotille de portefeuilles, stylos, saucissons ». « J’aime mieux geler dans l’activité que dans l’attente » écrivait-il à son ami d’enfance Charles Celier, maître des requêtes au Conseil d’Etat début janvier. Sa permission arrive enfin, coïncidant avec celle de l’un de ses frères, et se terminant la veille de l’arrivée du troisième.

Lors cette permission, en janvier 1940 il revoie son patron. Il aimait à parler de ses hommes, raconte René Durnerin, « il aspirait au baptême du feu, toujours différé. C’en était fait : il allait poser sa candidature pour constituer un groupe franc dans son unité et qui « marchera le tonnerre ». Mais celle-ci est éliminée, à raison de son affectation à une compagnie d’accompagnement.

En janvier 1940, son régiment n’a pas encore été engagé. Le temps lui paraît long. Il écrit à ses camarades de la conférence Olivaint expliquant sa conviction que pendant des mois, il faudra peut-être que la patience tienne lieu d’héroïsme à l’immense majorité des combattants. Il est officier et dirige des hommes. Il explique à ses camarades qui se retrouveront dans sa situation, ce qu’ils devront faire : en tant qu’officier de troupe, « sa mission essentielle est d’entretenir et d développer la force morale de ses hommes »

La conférence Olivaint a été créée en 1874 par la Compagnie de Jésus ; son objectif est de former les jeunes à l'exercice de fonctions dans la vie publique, notamment à travers la tenue de conférences hebdomadaires face à des personnalités politiques. Elle avait pour ambition de former les étudiants à l'art de la parole, considérée comme une arme au service de la foi. Elle a contribué à la formation d'un nombre significatif d'hommes politiques, d'avocats et d'hommes de lettres de la Troisième République

En février, le 102e change de secteur et s’installe en Lorraine. Sa compagnie est à Ebersviller, village non évacué, à 18 km d l’artillerie ennemie. Ils sont abrités dans des trous – ils n’ont de ce fait rien à craindre des mitraillettes- mais redoutent les grenades. Le 8 mars il fait une reconnaissance à Flastroff, avec son camarade, l’écrivain Guy des Cars. Le 11 mars, il monte en ligne, installe ses troupes, donne des ordres. Il ne se contente pas de ne donner que des ordres, le lieutenant Michel participe : l’un de ses compagnons d’armes, le lieutenant Gaucher, écrit qu’il lui rend visite après avoir été blessé : « je le trouvai au milieu de ses hommes, creusant les fossés d’évacuation, approfondissant les boyaux, aménageant les réseaux, couvert de boue des pieds à la tête, entraînant les autres et payant d’exemple ».

Le 2 avril il reçoit son affectation pour les groupes francs, au 3e devenu le 23e régiment de marches, en formation au camp de Barcarès. Il passe à Paris, voit ses parents et part le 5 avril.

Il intègre comme lieutenant le 23e régiment de marche des Engagés volontaires Etrangers (R.M.V.E). Ce régiment, fondé en septembre 1939, est composé d’étrangers de 43 nationalités, de professions les plus diverses et de toutes les couleurs d’opinions, dont un tiers de Juifs d'Europe de l’Est et un autre tiers de Républicains Espagnols ayant fui les persécutions politiques ou religieuses dans leur pays et ayant trouvé refuge en France. Pour Michel, homme curieux, c’est une belle occasion d’enrichir « une expérience humaine d’histoires et de situations inédites ». Ces régiments sont appelés par dérision "les régiments ficelles" parce qu’ils sont pauvrement équipés et armés et font des miracles avec des « bouts de ficelles ».

Le groupe franc lui est confié le 23 avril. Il recrute ses hommes (des yougoslaves, hongrois, espagnols et Russes) et les instruit : 37 hommes dont 23 avaient déjà vu le feu.

Sa dernière lettre, adressée à sa mère date du 30 mai 1940. Il évoque son frère Thiébault, dont il est sans nouvelle depuis le 10 mai, probablement dans les armées du nord, en route vers Dunkerque. – il sera fait prisonnier mais parviendra avec quelques camarades à s’échapper-. Il explique que son régiment est sur le qui-vive mais il se sent « en complète sécurité avec mon corps franc qui marche le tonnerre ».

Sur alerte, le régiment quitte Barcarès le 2 mai, pour gagner Villers-Cotterêts. Le 6 juin 1940, le 23e R.M.V.E. arrive près de Villers-Cotterêts et est affecté à la 8e D.I., commandée par le général Doddy. Son ordre d’opération est d’interdire à l’ennemi de franchir l’Aisne et de rejeter toute infiltration dans les secteurs Le Port, Venizel. Michel est engagé au sud de Soissons le 7 juin 1940, où son bataillon tient une grand’garde au village de Vaux. Il rassemble son groupe franc pour opérer une reconnaissance au sud de l’Aisne, et si possible débarrasser des éléments allemands infiltrés entre les ponts de Soissons et de Pommiers, tenus par l’ennemi. Il effectue avec ses hommes une mission de reconnaissance : remonté contre son lieutenant et pressé, il le quitte toutefois souriant pour partir en patrouille à la tombée de la nuit.  

Lors de cette contre-attaque, son camarade, le lieutenant Bouchet, occupe le village de Vaux. Bouchet est un ancien combattant de 14/18 et est bien plus âgé que lui. Une amitié naît entre les 2 hommes. Michel et lui étaient les deux seuls volontaires lorsqu’il il a été demandé au régiment d’officiers d’organiser et de commander les groupes francs. Ils ignoraient la topographie de la région et Michel demande à opérer de nuit. Mais il ne rentre pas.

Le lieutenant Bouchet et 2 groupes de sa compagnie partent alors vers Marcin à sa recherche, sur ordre du Colonel. Puis il entraîne 4 de ses hommes pour étudier le terrain et reconnaître un poste du 159e.

 « C’est à quelques mètres de ce poste que nous avons trouvé le corps de Michel, froid, couché sur le côté gauche, une balle tirée obliquement par un homme couché à genoux (il devait être debout quand il fut touché car son corps était allongé de tout son long), était entrée par le maxillaire droit et sortie derrière la tête faisant sauter le cerveau ». La dépouille se trouvait à 100 mètres de la gare de Vaux-Mercin.

Après lui avoir rendu les honneurs, deux brancardiers du 159e R.I. le récupèrent pour le ramener à l’arrière. Le lieutenant Bouchet reprit sa mission mais ne retrouva aucune trace du groupe franc dirigé par Michel (lui-même sera blessé par la suite). Et puis plus aucune nouvelle ni des porteurs, ni du fardeau.

« Son corps non plus nous ne le retrouvons pas. Mort « quelque part en France », près de Soissons. Vaste cercueil sur lequel prier » peut-on lire dans des notes de son père pour le bâtonnier.

Ses actes militaires et sa bravoure seront récompensés par une belle citation à l’Ordre de l’Armée le 30 juin 1940. Cette citation, ses hommes l’ont homologuée, en ajoutant « qu’ils n’avaient pas eu un chef aussi juste que lui, qu’il avait fait son devoir, beaucoup plus que son devoir ».

Le bâtonnier Jacques Charpentier lui rendra hommage dans la bibliothèque le 1er septembre 1940. « Le barreau perd en lui une grande espérance ».

Cindy Geraci.

 
 

Citations à l’ordre de l’Armée, 30 juin 1940 :

« Officier à l’allure superbe, au sang-froid imperturbable, Commandant un Groupe franc. Chargé d’un coup de main de nuit et entrainant magnifiquement sa troupe à l’avant, a mis la main sur un important matériel. Surpris au retour par une patrouille ennemie, a succombé au cours de la lutte ».

 

Dossier administratif de Michel de Saint Girons. 

Dossier administratif de Jacques Joseph Marie Jean Saint Girons.

Michel de Saint Girons, Il parle encore, Firmin Didot et Cie, 1947.

Discours d'hommage aux avocats morts pour la France du bâtonnier Charpentier, 1940.

 

Base Léonore, Archives de la légion d'honneur :

Cote(s) : 19800035/708/80795, Jacques Joseph Marie Jean Saint Girons

 

Gallica :

Journal d’Evreux et du département de l’Eure, 13 octobre 1934.

 

Centre d'histoire de Sciences po :

David Colon. Les conférences d'éloquence : l'exemple de la Conférence Olivaint. L'éloquence politique en France et en Italie de 1870 à nos jours, Ecole Française de Rome, pp.209-215.

 

Bibliographie :

Les régiments ficelles. Des héros dans la tourmente de 1940 - Robert Mugnerot.

 

 

 

 

 

 

 

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